La santé du Petit Prince

Je n’avais jamais pensé à la Santé du Petit Prince avant d’avoir entendu une conférence passionnante

[1] au colloque que j’organise chaque été à la frontière Franco-Espagnole, à Bourg-Madame, en Cerdagne.

Je remercie très chaleureusement la philosophe Laurence Vanin d’avoir accepté de répondre à mes questions pour éclairer jeunes et moins jeunes sur ces chemins de santé dont nous avons tant besoin.

1. Professeur Henri Joyeux : On dit souvent que le Petit Prince nous permet de comprendre certains grands mystères de ce monde. Pourquoi ?

Laurence Vanin : Ces mystères sont sans doute ceux du vrai bonheur, de la « vie bienheureuse ».

La surconsommation, l’excès, l’accélération de nos rythmes de vie sont propices à l’oubli. Dès lors, les hommes se préoccupent de choses secondaires et se détournent de l’essentiel. Incontestablement, le Petit Prince lance un appel à l’éveil afin de méditer sur ce qui est fondamental mais invisible pour les yeux : l’amour.

  1. Vous avez étudié longuement et dans le détail la vie de ce formidable pilote écrivain, Antoine de Saint-Exupéry, pionnier avec Mermoz des premiers vols intercontinentaux au risque de leur vie.

Le point commun de tous ces aventuriers est qu’ils avaient un être à chérir : une femme, qu’elle soit l’épouse ou la mère.

Un homme courageux, amené à prendre de terribles risques a besoin d’un point d’ancrage affectif, « une rose ».

Mais on ne peut abandonner « une rose » sans souffrir de son absence. L’amour ne peut pas être tyrannique, ce n’est pas un « mouton » que l’on exige et que l’on finit par enfermer dans une boîte. L’amour ne peut être que don de soi et bienveillance à l’égard de l’être aimé.

3. Le Petit Prince n’est-il pas une réflexion sur le sens de la vie ?

Nous avons un homme incompris qui exécute un dessin et se trouve face à son destin (une panne de moteur en plein désert).

Mais lorsque l’idée d’un projet jaillit, en l’occurrence initiée par la rencontre d’un petit être – sorte de révélation – il devient urgent d’agir. D’autant que Saint-Exupéry nous invite au voyage : quels sont ces mystérieux astéroïdes ? Quels messages leurs habitants ont-ils à délivrer ?

4. Les « grandes personnes très très bizarres », comme le dit le Petit Prince, passent-elle à côté de l’essentiel ?

« Je connais une planète où il y a un monsieur cramoisi. Il n’a jamais respiré une fleur. Il n’a jamais regardé une étoile. Il n’a jamais aimé personne. Il n’a jamais rien fait d’autre que des additions. »

Saint-Exupéry nous enseigne que l’homme doit éviter de s’égarer. Le stress, la peur du lendemain, conduisent les hommes à se comporter de manière illogique et dangereuse pour leur équilibre physique et mental. 

C’est pourquoi le Petit Prince est un guide qui enseigne la beauté du silence pour rompre avec le bruit des sociétés modernes ; il invite à se détourner des grandes personnes, trop affairistes, insipides, qui passent à côté de l’essentiel.

La santé comme l’amour ne se conservent pas sur un compte en banque, et on ne peut vivre dans l’attachement aux choses matérielles, aux nourritures terrestres de façon abusive… Il importe donc de se recentrer sur soi pour se préparer à accueillir la simplicité des choses qui sont propices au bonheur, à l’équilibre et à la santé.

5. La soif d’apprendre de planète en planète ouvre le cœur aux dimensions du monde, mais rend toujours insatisfait. Pourquoi ? 

Effectivement, ceux qui se prennent un peu trop au sérieux, oublieux de vivre, passent à côté de la réalité, des êtres et du monde qui les entourent. Ils se détournent du concret pensant que la raison peut parvenir à tout élucider. Comme le précise Saint-Exupéry dans une de ses lettres :

« J’aime les gens que le besoin de manger, de nourrir leurs enfants et d’atteindre le mois suivant ont liés de plus près avec la vie. Ils en savent long. […] Les gens du monde ne m’ont jamais rien enseigné. »

Visiter toutes ces planètes doit donc favoriser un temps d’introspection pour que chacun puisse, en soi, se ressourcer… Mais ce travail est difficile et souvent les hommes se refusent à entreprendre ce travail sur soi, bien qu’il soit salvateur.Apprendre à se connaître c’est aussi pouvoir s’écouter et vivre en harmonie avec soi.


  1. Apprivoiser le renard, n’est-ce pas prendre son temps pour aimer et se sentir aimé ?

La curieuse rencontre du renard coïncide avec l’épisode, insolite, du face à face entre deux êtres différents qui se découvrent et de l’éveil affectif qui s’ensuivra.

L’amitié enseigne au Petit Prince que les relations entre les êtres nécessitent de l’amour, du don de soi et de l’abnégation. Le renard, animal sauvage, met ainsi en évidence la question du temps qu’il faut consacrer à quelqu’un pour l’apprivoiser.

SS« Il faut être très patient, répondit le renard. Tu t’assoiras d’abord un peu loin de moi, comme ça, dans l’herbe. Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t’asseoir un peu plus près… »
Là où le mouton n’était que l’animal domestique – le souhait exprimé, « dessine-moi un mouton », comme un caprice à la manière dont chacun pourrait vouloir un chien ou un chat pour lui tenir compagnie –, la rencontre avec le renard propose, en réalité, de créer des liens de confiance et d’introduire des valeurs.

L’amitié nécessite d’ajuster son caractère, d’apprendre à partager, à échanger, à donner. L’homme prend conscience que, contrairement aux relations professionnelles ou de voisinage, il peut s’adresser à son ami d’égal à égal en acceptant ses différences, dans l’exclusivité des moments de rencontre au cours desquels « il s’habille le cœur ». L’amitié ouvre à la tolérance.

Saint-Exupéry explique qu’il faut des rites, un cérémonial. Certes, lorsque nous attendons des amis, ils convient de bien les accueillir. Toutefois, il faut un protocole, à savoir des horaires, des préparatifs, des choses à partager… Cela semble si évident et pourtant si complexe en réalité. Les relations se nouent quand des liens se tissent, quand le besoin de se rencontrer fréquemment se fait sentir, s’installe et s’organise. L’amitié n’autorise pas tout. Elle ne permet pas l’intrusion intempestive, les abus, les rivalités. Elle appelle au respect et à la prise en compte des besoins de l’autre.

L’amitié permet donc d’aimer et de se sentir aimé, de savoir que l’on n’est pas seul et que votre cœur « s’habille d’une autre couleur » !

C’est un des secrets de la « bonne santé »

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Source :

[1] Conférence donnée par Laurence Vanin, Docteur en philosophie politique et épistémologie et quienseigne à l’Université de Toulon. Elle est également l’auteur de « L’Enigme de la Rose – Richesses philosophiques du Petit Prince » aux Editions OVADIA, 2014.