Lycéenne le jour, sans-abri la nuit : le témoignage de Marie, 18 ans et SDF

Les enseignants du lycée Auguste-Blanqui, à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), se mobilisent pour trouver une solution de logement pérenne à au moins sept élèves sans domicile fixe. Parmi eux, Marie. Franceinfo l’a rencontrée et a recueilli son témoignage.

Marie (le prénom a été modifié), le 5 janvier 2017 à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis).
Marie (le prénom a été modifié), le 5 janvier 2017 à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis). (VIOLAINE JAUSSENT / FRANCEINFO)
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Violaine Jaussent    France Télévisions

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Marie est en terminale au lycée Auguste-Blanqui de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis). Et dans son établissement, elle et sa sœur ne sont pas les seules à se retrouver sans domicile fixe. Cinq autres élèves subissent le même sort. Chacun a une situation particulière, mais tous ont en commun d’avoir dormi à la rue quand le 115, saturé, ne répondait plus. Il y a aussi de longues nuits passées dans une voiture. C’est pourquoi les professeurs du lycée appellent à manifester devant la mairie de Saint-Ouen, jeudi 12 janvier à partir de 18 heures.

Au-delà de la Seine-Saint-Denis, ce cas est loin d’être isolé en France. Mais difficile de savoir combien d’élèves sont SDF. L’Education nationale ne recense pas ce type d’information privée. En effet, une convention de 1989ratifiée par la France garantit à l’enfant le droit à l’éducation en dehors de toute distinction qui tienne à sa nationalité ou à sa situation personnelle. Toutefois, une enquête de l’Insee (PDF), menée en 2012 auprès des bénéficiaires des centres d’hébergement et de distributions de repas, comptabilise 31 000 enfants sans domicile, qui s’ajoutent aux 81 000 SDF adultes.

« La nuit je dormais pas. Je dormais en cours »

Comment un élève se retrouve-t-il à la rue ? Souvent, la situation bascule très vite. Marie est arrivée en France il y a sept ans. Tout se passe bien. Jusqu’au moment où sa mère perd son emploi et a des problèmes de santé. 

Ma mère avait un travail, comme tout le monde. Mais elle a été virée. On vivait dans un logement de fonction. Ils nous ont dit de quitter le logement.

Marie

Marie, sa mère et sa sœur sont alors hébergées chez une tante pendant onze mois. « C’était loin : tous les jours je me réveillais à 5 heures pour venir au lycée. J’avais deux heures de trajet, mais je me disais que j’avais un logement, que je pouvais dormir. En novembre, ma tante nous a dit qu’elle ne pouvait plus nous prendre en charge, qu’on devait quitter le logement. C’est là que tout a commencé », raconte Marie.

Toutes les trois quittent ce logement et composent le 115, le numéro d’hébergement d’urgence. « C’était un vendredi. Ils nous ont trouvé un hébergement pour un week-end. Et après, le lundi, on a rappelé. Il n’y avait plus rien. On passait notre journée à les appeler, mais il n’y avait jamais de place. » Marie marque une pause. Elle se touche machinalement l’oreille. Evoquer cette période ravive de « mauvais souvenirs ». « C’était impossible pour moi de travailler, je n’arrivais vraiment pas à suivre. J’ai raté beaucoup de contrôles. C’était vraiment compliqué. La nuit je dormais pas. Du tout. Je dormais en cours. »

L’anonymat au lycée

Lycéenne le jour, sans-abri la nuit : la jeune fille mène une double vie pendant dix jours. Sans qu’au lycée personne, ou presque, n’en sache rien. Le fait de dormir à la rue est vécu comme une honte. Aujourd’hui encore, Marie est une anonyme, parmi les quelque 1 000 élèves de l’établissement scolaire. Les élèves sans domicile fixe « ne savent pas forcément qui ils sont, même entre eux », relève Clémence Touboul. Cette professeure d’anglais, qui chapeaute et aide Marie, a souhaité assister à l’interview.

On préfère les préserver, pour qu’ils gardent une vie normale au lycée

Clémence Touboul, professeure d’anglais

Clémence Touboul poursuit : « Pendant les vacances, deux autres familles d’élèves du lycée hébergées par le 115 ont découvert qu’elles étaient sur le même palier, dans le même hôtel. Maintenant elles se soutiennent, mais elles ne savaient même pas qu’elles dormaient au même endroit. »

« J’étais choqué que ça arrive à une élève »

Marie a mis du temps à se livrer, y compris auprès de ses amis les plus proches. Elle a quand même fini par mettre quelques élèves de sa classe dans la confidence. Leur soutien se révèle précieux : « Ils m’aidaient beaucoup. Ils prenaient les cours pour moi. »

Amine* est de ceux-là. Il est aussi à ses côtés pendant l’interview, pour l’épauler. Il raconte comment il a appris que son amie dormait dans la rue. « D’habitude, elle est souriante. Mais là ça se voyait qu’elle était mal. Mes blagues ne marchaient pas ! » se souvient-il en riant. Il jette un regard à Marie. « Ce jour-là, j’étais fatiguée et lui il a vu que ça n’allait pas », commente la lycéenne.

Amine reprend : « Je l’ai vue la tête baissée, jusqu’à la fin du cours. Je lui ai envoyé un SMS. Elle m’a juste répondu : ‘Dehors, c’est difficile.’ Je n’ai pas trop compris. C’est à force d’insister qu’elle m’a tout dit. » Amine ne s’attendait pas à ça. Il est stupéfait. « J’étais choqué que ça arrive à une élève, et en plus dans ma classe », reconnaît-il, un peu gêné.

Cagnotte et mobilisation

Marie a pu compter sur un autre soutien de poids : celui de l’assistante sociale du lycée. « Cela fait un an qu’elle est au courant de la situation. Je lui ai dit qu’on était hébergées par une tante. Jusqu’au moment où on a été mises dehors », indique la jeune fille. L’assistante sociale réagit comme elle peut, selon Marie : « Tous les soirs, elle m’envoyait des messages : ‘comment ça va ?’ Elle était vraiment perturbée. » 

L’assistante sociale voyait que tous les jours je venais en cours sans avoir pris de douche, rien. Alors, elle me laissait de quoi faire ma toilette à l’infirmerie. Tous les matins, je faisais ça.

Marie

C’est l’assistante sociale qui alerte les professeurs de la situation. L’idée d’une cagnotte s’impose. Une enveloppe de billets circule. Puis la collecte prend de l’ampleur, avec une cagnotte créée sur internet. Mais surtout, les enseignants se mobilisent pour trouver un toit aux lycéens. Un appartement est trouvé pour Marie et sa famille, d’abord jusqu’au 28 décembre. Elles sont ensuite hébergées cinq jours ailleurs, puis, depuis début janvier, dans le studio d’une personne partie en voyage. Une solution temporaire, valable jusqu’au 21 février et financée par l’argent récolté.

« C’est le métier des pouvoirs publics »

« On fait ce qu’on peut, de la manière qu’on peut, mais ça reste du bricolage, estime Clémence Touboul. Là, on atteint nos limites. On se rend compte que ce n’est pas notre métier, mais que c’est celui des pouvoirs publics. C’est à eux de faire quelque chose. » Les professeurs les ont interpellés à travers une lettre ouverte, diffusée le 10 décembre. Leur message a notamment été relayé sur Twitter par un journaliste du Bondy Blog, Mehdi Meklat, ancien élève du lycée Auguste-Blanqui.

Depuis, Marie a fait une demande de logement à son nom. « Mais la situation ne s’est pas encore débloquée. Avant les vacances scolaires de fin d’année, la préfecture a annoncé qu’un logement allait être libéré à Saint-Ouen pour la famille de Marie. Donc maintenant on attend que ça se concrétise », précise Clémence Touboul. 

La préfecture de Seine-Saint-Denis, sollicitée par franceinfo, répond que le dossier est en cours d’examen. Elle attend d’avoir toutes les informations en main. Elle précise que chaque cas relève d’une situation différente. Elle affirme avoir déjà proposé à certains une solution d’hébergement, mais que les familles n’ont pas donné suite. La plupart de ces solutions d’hébergement ont été formulées par les services du 115.

« On apprend au contact de ces élèves »

« Ce qui est impressionnant, c’est que ces élèves ne lâchent pas le morceau. Ils ont quand même envie d’avancer et de réussir. Ils ont cette force-là, et c’est ça qui donne l’énergie de continuer. On apprend à leur contact, c’est complètement fou, insiste de son côté la professeure d’anglais. On se dit : ‘combien d’élèves sont passés par là sans qu’on ne le sache ?’ Donc c’est tout à ton honneur, Marie, de t’être manifestée, d’en avoir parlé à des adultes. »

Un sourire timide s’affiche sur le visage de Marie. « J’ai un endroit où dormir, je peux prendre une douche et je peux faire mes devoirs aussi », glisse la lycéenne.

Je suis quelqu’un qui reste toujours positif. Et après je me dis qu’il y a pire que moi.

Marie

La jeune fille ne pense pas trop à l’après et préfère se concentrer sur son baccalauréat. Avec un rêve : devenir ingénieure de contrôle aérien.

*Le prénom a été changé