Et vous, comment faites-vous la bise?

Dites-nous combien de bises vous faites, on vous dira d’où vous venez.

La chancelière allemande Angela Merkel et le président français Emmanuel Macron à Berlin le 29 avril 2019. | John MacDougall  / AFP
La chancelière allemande Angela Merkel et le président français Emmanuel Macron à Berlin le 29 avril 2019. | John MacDougall  / AFP

Savez-vous vraiment comment faire la bise à Marseille? À Lille? Quelle joue tendre? Et combien de fois? Ce rituel et son nom demeurent parfois bien incompréhensibles pour les personnes qui sont peu coutumièr·es de ce bisou ou bécot à la fois si familier et routinier.

C’est pour mieux explorer ce phénomène que j’ai décidé de le cartographier dans mon ouvrage à paraître Parlez-vous [les] français? Atlas des expressions de nos régions. Grâce à un système d’enquêtes en ligne mises en place il y a quelques années, j’ai pu collecter des informations auprès des internautes quant à leur usage du français.

Cela m’a permis de préciser l’aire d’extension et la vitalité d’un certain nombre de régionalismes linguistiques, et d’examiner, sous un jour nouveau, le match pain au chocolat vs chocolatine ou la question de la dénomination du crayon à papier.

Non, la bise n’est pas typiquement française

Les hypothèses sur les origines de la bise sont nombreuses, et souvent invérifiables. S’agit-il de la ritualisation de comportements ancestraux, comme se renifler pour se reconnaître ou reproduire une expression affective liée à l’enfance?

Sur ce point, les historien·nes, anthropologues et autres spécialistes des comportements humains ne sont pas parvenus à un consensus. Disons que le fait de faire la bise (ou de «se faire un schmoutz», de «se biser» ou de «se donner une baise», etc.) est une habitude que beaucoup d’Anglo-Saxon·nes croient typiquement française.

Mais elle ne l’est pas: on se fait aussi la bise dans les pays d’Europe du Sud, à tradition catholique ou orthodoxe, jusqu’en Russie, dans certains pays arabes et d’Afrique subsaharienne.

Sur le plan historique, il semblerait que le rituel remonte à l’Antiquité, et qu’il ait connu des hauts et des bas dans l’histoire de l’humanité moderne, tantôt interdit, tantôt valorisé.

La question se complexifie encore quand on cherche à tenir compte du contexte (dire bonjour, dire au revoir, se souhaiter la bonne année, etc.), du lien de parenté des personnes impliquées (la bise semble longtemps avoir été réservée à l’intimité familiale), ou de leur genre. Ainsi, la bise entre hommes a longtemps été stigmatisée.

La bise sur la Toile

Ce qui est sûr, c’est que ce rituel agite régulièrement la Toile depuis une quinzaine d’années. Une partie des discussions porte sur le nombre de bises qu’il convient de faire.

La question a fait pour la première fois le buzz en 2003, à la suite de la mise en ligne du site combiendebises.

Le rituel a d’ailleurs suscité la mise en ligne d’une vidéo humoristique du comédien de stand-up britannique Paul Taylor, qui a rapidement conquis l’audience (plus de 3 millions de vues, tout de même).

Les données que nous avons collectées dans le cadre de nos enquêtes conduites entre 2016 et 2019, nous ont permis d’apporter de nouveaux éléments de réflexion pour continuer le débat.

Combien de bises?

Notre première carte a été établie sur la base des réponses de plus de 18.600 internautes ayant déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse en Belgique, en France ou en Suisse; nous leur avons soumis la question: «Combien faites-vous de bises pour saluer un proche?» Ces personnes qui répondaient en ligne devaient indiquer si elles faisaient une, deux, trois, quatre, cinq bises –ou plus. Nous avons calculé le pourcentage de réponses pour chaque arrondissement de Belgique, de France et pour chaque district en Suisse.

Pour chacun de ces points, nous avons conservé la réponse qui avait obtenu le pourcentage le plus élevé:

Distribution en Belgique, en France et en Suisse du nombre de bises. | Capture d’écran via Twitter

En Belgique, la plupart des internautes ont déclaré faire une seule bise (les taux avoisinent les 100%), tout comme dans la partie nord du département du Finistère (Morlaix et Brest, où les taux sont un peu plus bas, 70%). On dirait que les revendications du Le Groupement de Réhabilitation de l’Usage de la Bise Unique (Grubub) ont été entendues.

Majoritairement, la population française fait deux bises, hormis dans le Languedoc et dans la partie sud de l’ex-région Rhône-Alpes. Un comportement que l’on retrouve en Suisse romande. Dans la partie septentrionale de la France, les aires en rose signalent les endroits où l’on fait encore quatre bises. L’analyse des données montre cependant que dans ces régions, les quatre bises sont fortement concurrencées par les deux bises.

Comme on peut le voir sur les cartes ci-dessous, le fait de faire quatre bises est une habitude plus fréquente chez les seniors que parmi les juniors.

Faire glisser le curseur sur la carte ci-dessus pour voir la vitalité et la répartition des quatre bises chez les moins de 25 ans et chez les plus de 50 ans. | Mathieu Avanzi via Twitter

L’avenir nous dira si les quatre bises continueront à être reproduites dans les années à venir, où si elles ne seront plus qu’un lointain souvenir.

L’origine de ces différences reste inconnue. Un internaute m’avait fait remarquer que les trois bises recouvraient à peu près l’aire protestante du XVIIe siècle, et qu’elles auraient été un signe de reconnaissance (la Trinité).

Pour les quatre bises, l’idée semblerait être que chacun puisse poser une bise sur chacune des joues de son vis-à-vis. Se non è vero, è ben trovato! (Si ce n’est pas vrai, en tout cas, c’est bien trouvé!)

Quelle joue tendre en premier?

Le second débat concerne la joue qu’il faut tendre en premier quand on fait la bise. Sur les un peu plus de 11.000 personnes que nous avons interrogées, 15% ont avoué ne pas savoir, ou ont répondu les deux. Nous avons exclu leurs réponses et avons généré, sur la base des réponses restantes, la carte ci-dessous:

Distribution en Belgique, en France et en Suisse des internautes selon la joue qu’ils tendent en premier lorsqu’ils font la bise.

On peut voir que le territoire est grosso modo divisé en deux parties. Dans le Sud-Est et l’Est de la France, on tend la joue gauche en premier. Dans l’autre hémisphère, c’est la droite. Notons toutefois l’existence de deux îlots dans chacune de ces grandes régions: en zone bleue, la Suisse romande se détache. En zone rouge, c’est la Haute-Normandie qui fait bande à part.

Ici encore, il est difficile d’expliquer les raisons d’être d’une telle distribution, l’aire dessinée sur la carte ne correspondant à aucune autre aire connue qui permettrait de l’expliquer.

Variations sur les dénominations

Enfin, c’est un fait moins connu, la façon dont on nomme l’action de se faire la bise (et parfois, plus généralement, l’action de se faire un bisou pour se saluer ou non), varie d’une région à l’autre. Nos enquêtes nous ont permis de cartographier avec précision l’aire de sept verbes et expressions régionales.

Distribution en Belgique, en France et en Suisse des expressions synonyme de se faire la bise.

La plupart des mots que l’on retrouve sur cette carte appartiennent à la même famille que le mot du français contemporain bise (dont bisou est un dérivé). Le verbe biser par exemple est aujourd’hui sorti de l’usage conversationnel, mais on le retrouve sous la plume de nombre d’écrivain·es du début du XXe siècle (chez Raymond Queneau, notamment), et il figure encore dans certains dictionnaires (avec la mention familière).

Il est toujours employé dans le Centre-Ouest de la France, où il coexiste avec la variante bigersans doute passée dans le français régional par l’intermédiaire des dialectes locaux (le poitevin, l’angevin et/ou le tourangeau) que parlaient encore couramment nos aïeux il y a un siècle.

En Belgique, «faire une baise» (à quelqu’un) n’a rien de sexuel: le mot baise correspond au substantif baiser (on le retrouve dans le mot un peu désuet, baisemain).

La variante baisse que l’on retrouve dans une partie de la Picardie est elle aussi à mettre en relation avec la forme locale que prend le mot baiser dans les dialectes de cette région.

Le verbe «se boujouter», typique de la Normandie, est construit sur le mot boujou, qui est la forme dialectale du français bonjour dans cette région de la France (rien à voir donc, avec la joue).

En Suisse romande, le mot bec que l’on entend dans l’expression «se faire un bec» est un mot formé à partir du verbe becquer, qui a encore cours en français, et qui signifiait à la base «donner des coups de becs, prendre par le bec». On peut rapprocher bec de son équivalent du français familier bécot (qui a aussi donné le verbe bécotter, «se faire des bisous, s’embrasser amoureusement»).

Rien d’étonnant à ce que, d’une région à l’autre, les formules de salutation et de politesse n’aient pas le même nom.

Quant au mot schmoutz que l’on retrouve dans le tour «se faire un schmoutz», il est d’origine allemande et signifie bisou en français (et a donné en anglais smack). Il est exclusivement utilisé dans les départements de France où l’on parlait encore très majoritairement des dialectes germaniques au début du XXe siècle.

Sur un territoire aussi grand que celui de la francophonie d’Europe, il n’est pas étonnant que d’une région à l’autre, les formules de salutation, de politesse ou les dénominations de tel ou tel objet ou telle ou telle action n’aient pas le même nom. Naguère, à l’époque de nos arrière-grands-parents, les dialectes assuraient cette fonction communautaire. Le français a aujourd’hui pris le relais, et les réseaux sociaux permettent de mettre en valeur cette belle diversité. Pour le plus grand plaisir des linguistes.

Cet article est publié dans le cadre de la prochaine Fête de la science (du 5 au 13 octobre 2019 en métropole et du 9 au 17 novembre en outre-mer et à l’international) dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition aura pour thème «À demain, raconter la science, imaginer l’avenir». Retrouvez tous les débats et les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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